Skate of mind

Que vient faire le skateboard dans un musée d'ethnographie ? A priori, il appartient davantage à la rue qu'aux vitrines et au mouvement qu'à la conservation. Le faire entrer au musée, n’est-ce pas risquer de le figer ? De changer en objet inerte ce qui n'existe que par la pratique ? Autant de questions comme point de départ…

Depuis des années, le MEN mêle recherche scientifique, expérimentation et regard critique pour explorer les imaginaires contemporains ; la manière dont ils sont vécus, partagés, transformés, appropriés. Expo-labo à mobilité augmentée, Skate of Mind préfère ainsi l'enquête aux certitudes.

Pensée comme un patrimoine culturel, la culture skate est un processus vivant. Qui ne réside pas seulement dans des objets, des images ou des lieux emblématiques. Mais se fabrique et se transforme dans les gestes, les usages, les récits et les regards qui réinventent sans cesse les espaces communs. Et revendique une place à part, entre sport, jeu, art de vivre et philosophie.

Ni anthologie ni catalogue, Skate of Mind propose une immersion dans un univers visuel. Son fils rouge : le skater’s eye, cette manière particulière de voir l'espace comme une possibilité, un terrain d'exploration, un moyen d'expression. Conçue comme un spot en constante évolution, jouant avec les effets de miroir, l'exposition assume son caractère installatif et performatif. Les initié·e·s y décoderont les références. Les autres en découvriront progressivement les clés.

Car le skateboard s'entend comme une façon de regarder le monde pour mieux l'apprivoiser. Apprendre à tomber, se relever, recommencer.

Ensemble.

À vous, désormais, d'en faire l'expérience.

Ours

En roue libre

À l’origine de l’envie de skater, on trouve souvent une fascination pour l’esthétique des mouvements, les figures, l’esprit de communauté, le style… Cette fascination nait d’abord des images publiées dans les magazines, les vidéos et sur internet. Elles véhiculent les techniques sportives, les éléments culturels (mode, musique, style graphique…), mais assurent également la promotion des marques spécialisées.

Dans une grande liberté créative, celles-ci mettent en avant les meilleurs skateuses et skateurs, pour incarner leur propre image : hardcore, stylée, technique, skate de courbe ou pur street. Dans un mouvement circulaire, cette consommation d’images des autres débouche sur la mise en scène de ses propres exploits au sein de son groupe d’amis.

Un capitalisme punk ?

Au début des années 1990, l’industrie du skate est au creux de la vague, ouvrant la voie à des marques émergentes, plus proches de leur public. Elles vont utiliser la provocation pour distiller une critique sociétale acide. Dans un monde instable, la jeune génération se politise avec le rap et le grunge en fond sonore.

Sous les planches, les graphismes suivent le mouvement sous l’impulsion d’illustrateurs talentueux, dans une recherche esthétique qui n’hésite pas à bousculer les convenances jusqu’à l’extrême. Entre cynisme fataliste, satire politique violente et dérision désabusée, cette nouvelle vague d’artistes est bien décidée à prouver qu’elle a des choses à dire. Encore aujourd’hui, le monde du skate capitalise sur cette image d’irrévérence.

Neuchâtel, une génération visuelle

Dans les années 1970, avec ses deux clubs C-Tiaff et Roll Mops, Neuchâtel nourrit plusieurs générations de skateuses et skateurs. La décennie suivante, un large half-pipe est construit au bord du lac, entre patinoire et université. Après 1990, une nouvelle génération fait ses armes au skatepark de Monruz, puis sur la terrasse du collège des Terreaux.

À partir d’Expo.02 (2002), David Houncheringer et David Baumann génèrent une intense production photographique et audiovisuelle, extrêmement mise en scène et liée à leur groupe d’amis skateurs. Cette scène en pleine effervescence diffuse ses oeuvres dans les magazines suisses. Influencé par les médias états-uniens (Thrasher, TransWorld SKATEboarding, le sulfureux Big Brother, 411 Video Magazine, l’émission de télévision Jackass…), ce collectif trouve une identité visuelle propre, entre prouesses et autodérision.

Bâle, une histoire bien ancrée

Dès les années 1970, la fontaine à pans inclinés du Bruderholzspital accueille les entrainements des pionniers du club de skateboard. Par la suite, les murs escarpés de la Pyramidenplatz, derrière le Théâtre de Bâle, deviennent le lieu emblématique de la scène locale pour les années à venir. Les compétitions nationales (dès 1989) et internationales (dès 2001) inscrivent la ville sur la carte européenne.

En 2006, le premier bowl DIY de Suisse, le Black Cross Bowl, est construit sur une aire industrielle désaffectée, introduisant les techniques d’auto-construction en béton dans le pays. Après sa destruction, le Port Land Bowl lui succède en 2012 dans l’ancien port fluvial. Ce dernier porte les processus d’auto-construction à un niveau supérieur, tant par sa monumentalité que par les techniques employées.

Do It Yourself : Fais-le toi-même !

Les riders ont très tôt cherché à améliorer la skatabilité de leurs spots en y ajoutant des modules en bois (wall-ride, jump, plans inclinés…) dont ils trouvent les plans dans les magazines. Les logos des marques et le nom du crew ornent ces modules. Parfois, une inscription « locals only » montre leur appropriation par un groupe. À partir des années 1990, de véritables skateparks DIY en béton sont construits par les communautés. Ils adoptent des codes et techniques transmis par les revues, les vidéos, les réseaux sociaux : margelles en béton, courbes sèches, mosaïques. Ces projets d’auto-construction sont souvent présentés comme des outils de développement de capabilités, voire d’apprentissage de la citoyenneté, dans une démarche d’engagement au service du bien commun.

Skater le monde

Partie des États-Unis, la pratique se diffuse largement à travers le monde. Rapidement, différentes scènes se développent et se singularisent parfois. Au Japon par exemple, certains groupes redéfinissent les canons américains, quand en Bolivie, un collectif de jeunes femmes réhabilite a travers le skate le costume traditionnel autochtone.

Ces réappropriations sont un terrain fertile pour les sciences sociales, car elles touchent différents thèmes d'étude comme l'occupation de l'espace public ou encore les questions de genre, de générations, de sante mentale…

En parallèle, plusieurs ONG utilisent le skate comme élément d'émancipation pour toucher des populations fragiles ou marginalisées, à l'instar de Skateistan.

Touche pas à mon spot !

Love Park, Embarcadero, Vale do Anhangabaù, The Beast… pour les skateurs et skateuses, ces noms de spots résonnent dans un imaginaire partagé. Lorsqu’ils sont menacés et que leur accès risque d’être modifié ou interdit, les communautés se mobilisent.

La place Vale do Anhangabaù, à São Paulo, a été déplacée et réaménagée en gardant l’esprit de son premier agencement, tout en réutilisant les pierres qui l’ont constituée.

Ce rapport à la matérialité, vécue au travers des figures, des grinds et des slides, est essentiel.

Avec plus de cinquante ans de recul, le skateboard voit aujourd’hui émerger une multitude d’initiatives : enquêtes, collectes d’archives, publications, créations artistiques, expositions... Le MEN s’inscrit aujourd’hui dans cette mouvance en s’intéressant aux processus dynamiques de réappropriation et de réactivation des lieux, des objets et des images qui façonnent l’histoire sociale des villes.

Lire une photographie de skateboard

Elle combine deux éléments: le trick et le spot. Le photographe doit capter le point culminant du trick, qui résume l'action pour un public averti, tout en montrant son point de départ et sa zone d'atterrissage. Deux cadrages archétypiques se sont imposés, à travers deux types d'objectifs: le fisheye et le téléobjectif.

La photographie donne des indices sur la difficulté du spot et témoigne du niveau d'engagement et de créativité requis pour y réaliser des figures.

L’œil géométrique

« La vague parfaite, de béton, se mérite. Sa quête est sans fin. Elle déborde parfois des villes pour se perdre dans la nature. Car les skateurs lisent les paysages autrement : là où d’autres ne voient qu’un décor, ils perçoivent une possibilité.

Dès l’adolescence, le skateboard a façonné ma manière de regarder le monde. Un spot n’existe jamais d’avance. Rien n’est acquis. Il faut apprendre à le chercher, à le deviner, parfois à l’inventer.

L’échec n’est pas un contretemps ; il fait partie du processus. Chercher, tenter, ajuster, chuter, recommencer. À force d’essais, on apprend à inventer son équilibre dans l’improbable, à transformer la contrainte en fluidité, à détourner les lieux pour mieux les réinventer.

Le skateboard n’apprend pas seulement à glisser sur le béton. C’est une école de la liberté, de la persévérance, mais avant tout de la créativité. Il invite à regarder au-delà de l’usage prévu des choses, à envisager le monde non pas tel qu’il est, mais tel qu’il pourrait être.

À faire confiance à cette part plus instinctive de nous-mêmes, celle qui invente ses propres chemins, cultive sa singularité et refuse de renoncer à son imaginaire. Une manière de rester fidèle à ce que l’on est, dans un monde qui tend parfois à uniformiser les regards, à réduire le champ des possibles et à cloisonner les imaginaires. »

Shapes of resistance

Echo vom Tödi

« De la pierre tombale, réapparue dans le lac de Klöntal à sec, aux œufs de grenouille sauvés dans son déversoir, en passant par les passages secrets de l’ancienne villa du millionnaire américain Dexter Ball, les expériences et les récits circulent autour de la Volvo garée près du hangar, ou devant un cordon bleu « moitié-moitié » au restaurant Krone. Un mélange de charme post-industriel hérité de l’industrie textile, de décrépitude soigneusement entretenue et d’une existence dans l’ombre, qui n’est pas seulement liée à la topographie des lieux : une singularité peu commune, tant pour le pays que pour le skateboard.

Une volonté de créer, née du manque et du besoin qui en émerge. Le groupe Habash, originaire de Glaris, compte parmi les crews de skate les plus actifs, les mieux organisés et les plus soudés de la région alpine — malgré, ou justement à cause des limites imposées par la rareté d’une architecture adaptée, de ressources disponibles et d’ensoleillement. Une sélection de diptyques, comme des jalons susceptibles d’aboutir à une publication. Exploration des résonances entre deux images : contrastes, comparaisons, complémentarités, la plus brève des séquences narratives, jeu des différences, un regard sur le regard dans le regard, essais et erreurs, correspondances formelles, humour, chaleur humaine. »

Alan Maag

État intermédiaire d’un projet de deux ans : novembre 2025 - novembre 2027.

Tirage numérique C-Print réalisé par Tricolor Photoprint GmbH.

Zettelkasten

[En français, signifie à la fois : catalogue sur fiches et boite à idées]

« Constituez-vous un catalogue sur fiches, dit-elle. Un jour ou l’autre, une idée liée à une pensée passée refera surface, et en faisant vos recherches, vous aurez la joie de tomber sur une note qui n’a rien à voir, mais n’en est pas moins passionnante. »

« La plupart du temps, ce sont des détails insignifiants qui suscitent le trouble ; de minuscules décalages dans la trame du quotidien qui, tels des grains de sable, entravent le cours de la pensée. Souvent, ce ne sont que des intuitions auxquelles il faut revenir pour comprendre pourquoi on a buté dessus. Pour conserver ces discordances, les photographies servent d’aide-mémoire. Au fil du temps, ces fragments de pensée constituent une collection d’indices propices à de nouvelles réflexions, et une source d’inspiration. »

Jim Zbinden, une vie de skate

Le skateboard accompagne Jim Zbinden depuis l’enfance. Lorsqu’un accident met fin à sa pratique à l’âge de 24 ans, il refuse de tourner la page. C’est le moment de donner à sa passion une autre impulsion. En 1995, il fonde Pulp68, un lieu atypique entre magasin, cabinet de curiosités et musée, avant d’ouvrir en 2005 le Geneva Skateboard Museum.

Consacré à l’univers du skate, c’est avant tout un lieu de vie et d’échanges. Au fil des années, il y rassemble une collection exceptionnelle de planches qui témoignent de la dynamique créative de cette culture vivante. Chaque pièce raconte une histoire : celle d’un rider, d’une époque, d’une complicité ou d’une émotion partagée.

Créateur infatigable, il imagine ses propres planches sous les marques Pulp68 et TechNoir. Et derrière chacune d’elle se cache une rencontre, un évènement déclencheur, dans un processus où l’inspiration dialogue sans cesse avec l’intuition et la sensibilité.

Collectionner, créer, transmettre : chez Jim, la passion se nourrit avant tout des liens humains qui la font grandir.